QUAND LES MOTS FINISSENT PAR S'ENVOLER

Publié le par Sheernin

comme les corbeaux depuis un champ ras et venté...

La nuit, toujours, la diabolique famille des pensées et
des mots arrive en farandole déterminée, inquiétante et sombre. Il y a un siège à mener, chaque soir recommencé.
L'on a beau connaître les assaillants, la surprise reste amère, comme une épreuve incontournable avant de trouver un peu de répit, d'entrer enfin en repos.

Sans leurs béquilles que sont les mots, les pensées n'auraient aucune consistance et ne pourraient évoluer -et souvent, quel soulagement ce serait ! Mais les mots sont notre apanage indéfectible, ils peuvent être lumière ou prédation.
Par l'expérience tourmentée et l'observation, je sais leur mode opératoire. Ils tournoient, s'approchent en sinistres conquérants et très vite donnent des coups de becs, essayant d'arracher des lambeaux ou de crever les yeux. Ils fouillent les débris et s'en délectent, utiles et misérables pourtant.

Résister ! Et puis laisser faire - orbites protégés, mains sur les oreilles pour mieux entendre des musiques qui permettront l'échappée, plus haut, plus loin, même si le bénéfice n'est que provisoire.
Etre malmené tant que l'on est anesthésié, qu'importe...
Cependant, lorsque vaincus et las, nous laissons les idées creuser leur sillon pour y  semer les mots, lorsque ces germes nous entaillent le crâne pour y tarauder l'âme, leur force est créatrice. Quand bien même revêt-elle la noirceur du ramage volatile, incrusté
dans les résonances de notre tête.
Le cerveau, même embrumé de fatigue ou quelque peu endeuillé, puise aux eaux profondes des ressources insoupçonnées ; nous voilà propulsés sur d'intimes méandres, notre pays secret, celui de la solitude éternelle.
C'est une dentelle si complexe, si personnelle et si paradoxalement surprenante que l'on ne finit jamais de découvrir... Il faut savoir, il faut apprendre une façon d'avancer sur notre propre sentier, à la lueur de la lanterne que nous sommes seuls à tenir.
Nous voilà livrés sans trop de concession à la réfexion, ce qui permet probablement de peaufiner notre construction d'humain. La tâche est aussi âpre que longue -si tant est qu'elle s'achève un jour.
Il est rare que la voie se montre clairement, il faut la composer, l'inventer sans cesse, le but -s'il en est un- est toujours pour demain. Les corbeaux le savent qui reviennent inlassablement, comme d'improbables archéologues sur un chantier permanent.
Comme ils s'y attardent ! Comme ils vont grouillant et fouissant ! Le bois de leur bec n'a d'égal que le dur scintillement de leur oeil charbonneux. Ils sont prompts à dénicher le petit morceau délectable que, tout en avidité, ils triturent, piquent, déchirent et broient finalement.
Au suivant...
Et qu'importe si le menu reste le même !

Passent les nuits, les voiles de la pensée assassine -digne beauté beaudelairienne- sont une hémorragie mélancolique
, cyclique et très ponctuelle à la croisée de l'indicible, de ce qui ne se partage pas.
Au champ de prédilection, les croque-mort aux ailes sèches règnent en maître.

Dormir, c'est  balayer cette neige noire qui comble atrocement un vide ; dormir ce n'est pas regagner l'espace de l'espoir, mais cela y ressemble, jusqu'aux premières lueurs du jour d'après.
De lendemain en lendemain, le champ envahi s'étend comme une tache. L'ombre de nos chimères... L'on peut bien recueillir quelques plumes, elles ont l'odeur de l'abandon et parfois le goût de la résignation.
Jetons-les, brûlons-les, couvrons-nous de leurs cendres et remontons la colonne de fumée, vers le bleu qui immanquablement se fondra à la prochaine nuit.
Car quelques fois encore et cependant, celle-ci se pare d'étoiles comme autant de patères célestes où accrocher les guenilles de nos pensées quotidiennes.
Enfin, le rêve possible comme une aire de jeu éclatante pour une partie de chat-perché ! Là où les corbeaux ne peuvent que cligner des yeux...

Encore faut-il pouvoir dormir.





 

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