MON OBSERVATOIRE, ENTRE AUDIO ET VISUEL

Publié le par Sheernin

Plantons le décor...

Centre d'une petite ville provençale dont le coeur a gardé l’apparence d’un village. Gros village tout de même puisqu'il compte près de 11 000 habitants.

 

J’habite en appartement, au deuxième étage d’une bâtisse datant de la fin du 18ème siècle. Elle n’en possède pas de cachet particulier pour autant. Peinte d’un jaune doux qui fait chanter le bleu lavande des volets, c’est juste une « maison de village », selon l’expression usitée par le million d’agences immobilières implantées entre bars et pizzérias.

 

Important partout mais plus encore ici, le bar… Avec sa terrasse obligée et occupée au moindre rayon de soleil (si le mistral ne s'est pas invité), c’est un endroit de rencontre absolument vital pour le méridional habitué à vivre dehors –ce qui contribue certainement à expliquer pourquoi il n'ouvre pas facilement sa porte aux "estrangers"... Pourquoi inviterait-il quelqu’un d’ailleurs à entrer chez lui, quand lui-même y est si peu ?!

 

Ma fenêtre est un endroit stratégique plus discret et moins agressif qu'un affût de chasseur. Observer la rue depuis ma position, c'est comme posséder une loge privilégiée dans un théâtre permanent. Non pas que je passe mon temps aux aguets ! Simplement, mon bureau est installé là pour bénéficier au mieux de la lumière et de l'air. Aussi, voyeuse occasionnelle et par définition invisible, n'ai-je qu'à baisser les yeux pour capter autant d'éléments que je le souhaite au gré des événements qui ne manquent jamais de se produire, du plus bénin au plus sérieux.

N'aimant ni la foule ni le bruit, je me sens plus ou moins à l'abri derrière les vantaux de verre, camouflés par un léger voilage.

 

Le spectacle est sans cesse renouvelé, car naturellement, chaque jour offre son lot de constantes et d’impondérables. Si le titre de la pièce est immuable, les sous-titres eux, changent en fonction du jeu des acteurs.

 

Selon les cas, je regarde et j’écoute, mais surtout, j'entends mes semblables qui toujours m'étonnent. Je cherche à comprendre et j'apprends.

Bien sûr je connais la vie du quartier, c'est le mien, j'y ai une place.

Le chat-roi du voisin. Le magasin de fleurs. La pâtisserie. La boulangerie. Le petit institut de beauté. La boucherie. Le magasin de vêtements. L'horlogerie-bijouterie. Le local à poubelles. La rue d'en face, l'impasse d'à côté.

La rue principale (voisine très proche) et sa circulation dont le bourdonnement permanent mue en vacarme aux heures de pointe –mais pas que !

La bibliothèque -autre endroit stratégique parce que son perron est un haut lieu de réunion pour différentes bandes de jeunes qui se succèdent sans jamais se rencontrer... Du bon équilibre tacite…

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Les horaires de prestation sont plus ou moins élastiques mais la marge d'action est assez large. L'été surtout, car les représentations démarrent dès 5h30 pour parfois s'achever 24h plus tard dans le pire des cas ; généralement, on peut compter que la ville est complètement endormie entre 3 et 6h du matin, à la belle saison. Et ici, elle dure plusieurs mois, comme chacun sait.

 

Que je le veuille ou non, je reçois donc tous les échos de la vie d’en bas, avec plus ou moins de force –plutôt plus que moins, tant cela semble monter d une espèce de puits animé d’où émerge parfois l’inspiration pour une réflexion, un article ou un sujet de discussion. Le choix ne manque pas.

Mais c’est surtout la relation au sommeil qui devient épineuse, jusqu’à devenir un véritable souci de santé.

Bien évidemment, c’est le lot de toutes les villes, et on me reprochera sûrement de me plaindre d’une situation géographique privilégiée que beaucoup envient. Bien évidemment, je n’oublie pas, cependant…

 

L'architecture provençale, c’est cette image d’Epinal définitivement entérinée à grand renfort de cartes postales : maisons hautes et étroites, colorées, au milieu desquelles courent les ruelles. Tout le côté recto du charme des villages provençaux !

Moi je les vois serrées les unes contre les autres comme des cachettes paradoxalement frileuses, au propre comme au figuré.

Et j’ai envie de parler du verso de la belle image…

 

Les rues étriquées et les murs élancés se comportent comme des couloirs que le son arpente en courant ascendant. Même si au départ ils ne sont pas forcément agressifs, les sons montent en bulles crues et criardes car le Provençal ignore la discrétion, depuis sa voix jusqu’à ses agissements publiques.

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"mais je travaille, moi !" 

Un camion réfrigéré vient nuitamment livrer la boucherie. Moteur du frigo, portes isothermes lourdes au  claquement sourd, hayon hydraulique pour faire palier intermédiaire. La livraison elle-même est silencieuse, le manutentionnaire en tablier blanc est pressé comme s’il était honteux ou désolé de trimballer des moitiés de carcasses animales sur l’épaule… Le ballet singulier est encore plus sinistre en hiver.

Foutu travail. D’ailleurs, l’agitation des rues me plonge bien souvent dans quelque scène de films retraçant la vie des siècles passés. Seule la forme a changé ; il se trouve toujours des hommes pour effectuer des boulots impossibles et porter des charges à bouts de bras ou sur leur dos. Outil immuable et pour longtemps encore… Peut-être est-ce parfaitement normal ?

 

Puis il y a ces retraités bien âgés, les rudes, habitués à se lever très tôt et qui attendent en piaffant d’acheter leur baguette de pain ou le journal ; ils sont en avance et s’interpellent en papotant bien fort devant la porte encore close. En fait non, ils ne parlent pas vraiment si fort –toujours ce phénomène acoustique ascendant !…

Hé ! je voudrais dormir encore ! Ils ne comprendraient pas.

 

Vient ensuite l’heure du camion-poubelle et des conteneurs de plastic dur qu’on accroche ; ça bute, la benne grince, ses vérins sifflent. Le chauffeur doit manœuvrer en marche arrière, il y a donc le moderne avertisseur de recul qui se fait entendre. L’hiver, le gyrophare orange lance ses éclairs sur les façades sombres et humides des maisons endormies.

 

Peu après, c’est le véhicule de nettoyage des caniveaux, avec sa brosse rotative. Certainement la moins pire de toutes les pollutions sonores, je reconnais…

 

Enfin c’est le tour du balayeur de trottoir, équipé d’un gilet couleur citron tendance fluo. Celui-là sifflote généralement. Coups de balai vifs et rugueux, conteneur à roulette qu’il faut traîner, pelle pour récolter. Cogne, chuinte et racle…


Travailleurs !

 

Le seul bâtiment municipal dédié à la culture –cette chère bibliothèque- présente la particularité d’être à l’angle de deux petites artères et possède deux entrées, une en front de vaisseau avec un escalier qui mène à la partie destinée aux adultes et l'autre, latérale, en rez-de-chaussée, réservée aux enfants.

En dehors des heures d'ouverture compatibles avec les horaires scolaires, cette partie est condamnée par un double rideau de fer, couleur olive très mûre. Je coulerais volontiers des litres d'huile dans le système de fermeture car à chaque lever ou tomber, c'est un boucan de mille diables qui anéantit l'atmosphère. Avec, en apothéose et à l'arrivée, un choc épouvantablement tonitruant. Je redoute ce tumulte fracassant entre tous, il m'emporte le tympan plusieurs fois par jour mais force est de constater que personne d'autre ne semble en souffrir.

Comme il faut savoir varier les plaisirs -la chose est connue- et que ma rue est commerçante, c’est une cacophonie métallique qui nous est offerte plusieurs fois par jour, puisque chaque rideau émet le chant de hargne mécanique qui lui est propre.

 

A l’heure de la sieste, le plus souvent, on peut bénéficier de la rituelle poignée de grands ados qui investit les lieux. Montent alors des intonations et des expressions formatées répandues jusqu’à la caricature parmi la jeunesse. Ce à quoi il faut ajouter une bien curieuse propension à cracher. Sans oublier (comment serait-ce possible ?!) les parties de foot à grand renfort de "bangs" secs et rebondis sur les volets de ferraille des magasins qui n’ouvriront pas avant 15 ou 16h.

Variante notable : les jeunes acrobates qui se déplacent en skate. Un bruit reconnaissable entre tous que celui des roulettes en uréthane ! Notamment quand le skateur cherche à se propulser en évitant la bosse du vrai-faux ralentisseur, là, juste en bas. Claquements garantis à chaque passage. Une belle trouvaille !

 

Où est l’huile bouillante ?!

 

A tout moment de la journée, d’autres joyeusetés audibles se relaient.

Par exemple, les gens qui se saluent ou qui se parlent de loin en loin, tout en s’éloignant. On croirait souvent qu’il s’agit de jouxte orales, pas du tout ! Ce ne sont que des manifestations de « civilité » parfaitement usuelles : « oh Antoineuh ! et où tu cours comme ça ?! » S’ensuivent des échanges rigolards qui se perdent dans les pas...

Au chapitre vocal, nous avons également les conversations d’actualité, très masculines généralement : élections, match de foot, catastrophe… -non, pas catastrophe, tout le monde s’en fout : « c’est pas chez nous ». Selon la nature du sujet, les pronostics battent leur plein ou les commentaires enflammés grimpent haut… Généralement, les arbitres doivent avoir les oreilles qui sifflent…

Dans un autre style, une spécificité féminine est remarquable : les problèmes de santé. L’une raconte, l’autre compare avec son propre cas ou celui de x, qu’elle connaît bien ou pas d’ailleurs, mais dont elle a entendu dire que…

Lorsqu’il s’agit de commérages, le ton baisse subitement. Il y a des secrets qui ne doivent pas se répandre, ou alors si peu. De bouche à oreille, c’est pas comme si... Peuchère !

 

Pendant les discussions, l’animation continue. La rue étant en sens unique, le lot commun se compose comme suit : coups de klaxon, parfois engueulade et même empoignade. Surtout quand il fait chaud. Il est vrai qu’il y a matière. De nombreux automobilistes plantent leur voiture au milieu de la chaussée pour aller acheter le pain quotidien ; quatre pas à faire de la portière à la boulangerie, autant pour le retour. Quelques fois avec un geste d’excuse mais le plus souvent pas même un regard pour le coincé qui attend de passer… D’autres n’hésitent pas à se garer jusque devant les portes, condamnant tout accès aux immeubles ou obligeant les habitants à se contorsionner... La chose serait banalement affligeante s’il n’y avait le moment où arrive un camion de pompiers ou le SAMU. C’est très fréquent. Il s’agit alors de retrouver le conducteur, après moult vaines tentatives de se frayer un chemin et malgré l’habileté des chauffeurs entraînés…

 

Il y a enfin (ou presque), les indénombrables caissons extérieurs de climatisation. Des gros, des gris, des petits, des noirs, des blancs, des rectangulaires, des carrés. Accrochés seuls ou en grappe…Environ un mur sur trois en est équipé. Et cela tourne 24h/24 ? Oui oui, même l’hiver.


Absolument incontournables car essentiels à la vie urbaine : les livreurs de marchandises… Ceux-là sont presque des privilégiés car nuitamment, ils peuvent remonter la rue en sens unique, à l’envers, et se garer à l’adresse exacte de leur livraison, c’est logique et pratique. Il n’en va pas de même pour le livreur de blanchisserie de la maison de retraite qui lui, intervient en plein jour. Hors de question de planter son camion dans la petite rue, encore moins dans l’impasse où se situe ladite maison de retraite. Le pauvre travailleur se gare donc à l’angle de la rue principale, descend son chariot plein de linge (que ce doit être lourd !) et le voilà parti à pousser pendant 300m, arc-bouté, bras tendus, sans oublier le fameux passage surélevé qui lui demande un surcroît d’effort.

Le chariot, s’il a été conçu pour le transport, présente néanmoins le minimum d’ergonomie. Aussi haut qu’un homme, il est fait de grilles escamotables clipées les unes aux autres pour former une tour, le tout monté sur quatre roulettes tressautantes qui tournent parfois dans le vide, en fonction du sol. Un peu comme ces maudits caddies de supermarché mal entretenus (et souvent maltraités). Toujours est-il que ces petites roues émettent un bruit agaçant à souhait auquel s’ajoutent les vibrations sonores des grilles. Voilà comment un très basique outil de travail se transforme en chariot de l’enfer. Et moi, j’ai de stupides bouffées assassines…

 

Enfin vraiment, même si la chose est du genre silencieux, je ne peux pas taire les atteintes commises par les honnêtes citoyens qui laissent leur chien-chien poser sa crocrotte absolument n'importe où, jusque sur les marches des paliers. D’ailleurs, la proportion quotidienne d'excréments sur les trottoirs a amené le provençal à pratiquer l’art de l’évitement. Ne s’accordant que de vagues coups d’œil droit devant ou sur les côtés, il avance en scrutant le sol afin de traquer le monticule douteux… Bien naturellement, ce sport-là est une spécialité urbaine, où que ce soit, mais je vous fiche mon billet qu’ici, nous aurions de beaux vainqueurs en cas de championnats inter-cités…

 

La vie en ville et en Provence  ! Pas que je veuille dénigrer l’endroit où je vis, je sais parfaitement que toutes ces nuisances ont cours ailleurs. Je cherche simplement à dépeindre le quotidien tel qu’il peut être. Tel que j’ai peine à le vivre, à l’accepter. Encore que je m’en sois tenue aux éléments de surface…

 

Le verso, en partie. C’est souvent plus râpeux, ça ne ferait pas joli sur les cartes postales et puis surtout, ça n’intéresserait personne. Les touristes se moquent de tout ça, même s’ils ont la même chose chez eux, ici c’est plusse exotique. L’essentiel est que le soleil brille sur la grande bleue sous le chant des cigales.

 

J’arrête là, il faut que j’aille vérifier mon stock de boules Quiès.

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DERNIERE MINUTE ! Une nouveauté à ajouter : les services communaux viennent de se doter d’un appareil moderne dont l’usage s’avérait sans doute impératif en cette fin d’été. Les premières feuilles sèches ont la très fâcheuse tendance à se détacher pour aller s’éparpiller anarchiquement au sol, quelle idée ! Alors, chaque matin, quelques décibels supplémentaires viennent embellir notre paysage auditif grâce à cette chose soufflante qui rappelle le chant mélodieux d’une tronçonneuse. Du genre aspirateur qui fonctionne à l’envers, un engin fou quoi… 

J’ose espérer qu’il n’existe qu’en petit format et si je pouvais, je prierais pour que le mistral ne se lève pas tant je redoute les conséquences sur la santé du préposé à l’évacuation des feuilles mortes...


Sais pas pourquoi, soudain, je me rappelle ce passage du film « BRAZIL », quand De Niro se fait engloutir sous des tas de feuilles… de papier.


Et si le lien de tout ça était l’indifférence ?


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Commenter cet article
D
"pas abouti" ? le texte est dense et comporte suffisamment de détails pour "aboutir"... mais si tu dis qu'il y a encore plus de bruit, alors là...
Répondre
E
quelques graines de tournesol...
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S
<br /> Ah oui ? Vais voir ça avec mon bobologue très rapidement !<br /> <br /> <br />
D
C'est très bien observé depuis ton observatoire ! tout y est et au fil du texte on voit se dessiner dans les moindres détails ta petite ville... par chez moi, l'avantage c'est qu'il fait souvent venteux et froid donc on vit la fenêtre fermée et on n'entend pas les bruits de l'extérieur !!!
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S
<br /> <br /> Merci Dick - En fait, ce texte n'est pas abouti, je le sais mais le publier tel quel, après une très longue période<br /> d'observations, fait partie de mon "agacement". Je l'ai jeté là en quelques sortes. Je me suis aperçu qu'il manquait pas mal de choses de ces petits événements récurrents, mais bon...<br /> L'overdose n'est pas loin !<br /> <br /> <br /> <br />
E
tu vis sur 1 perchoir
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S
<br /> <br /> c'est grave, mais ça se soigne tu crois ?<br /> <br /> <br /> <br />