VISION
En longeant la rive, regardant où poser ses pas, elle se vit un instant vivre là.
Elle se dit qu'elle n'en repartirait qu'après avoir compté chaque galet - cela pouvait être le prix et cette vie en valait bien une autre.
Ici au moins, l'ombre était apaisante, celle des arbres, des rochers et des collines. Les échos se taisaient, ou parlaient d’autre chose, se préoccupant de refléter les chants d'oiseaux et la danse des nuages ; des livres d’images bienveillants.
Ici au moins, nulle âpreté ni antécédent amer, juste sa petite éternité humaine du moment qui ne demandait qu’à s’émousser.
Ici au moins, tout parlait vrai, tout s'offrait à qui était prêt à se donner en retour.
Elle se disait que là où minéral et végétal se façonnent en harmonie, les souvenirs seraient polis par le courant, par les caresses du vent, tapissés de mortes feuilles et qu'enfin, ils deviendraient doux. Doux et rien d'autre. Puis le vide prendrait place.
Elle se disait que les musiques, les paroles, les tortures se feraient oublier, totalement. Après, il n'y aurait qu'un sourire sans énigme, sans quête. Et un de ces automnes, sa peau fanerait, craquerait comme le vieux bois. Ensuite viendrait un hiver comme un signe définitif, tranquille et silencieux, un dernier tremblement sous un manteau de neige. Ultime cachette.
Au printemps prochain, bien sûr, elle tomberait et quelque couple de pies-grièches ou de chardonnerets, tisserait un nid de ses cheveux.
Enfin, elle se fondrait entre mousses et lichens pour aller glisser vers les eaux ; elle s'en irait éparpillée dans les chuintements de la rivière. Elle rejoindrait le fleuve et courrait à la mer.
De grain de sable en grain de sel et l'immensité.
L'horizon sans limites, et surtout, surtout sous le clignotement des étoiles.
Enfin, naître rien.