SWITCH

Publié le par Sheernin

J'arrive à la gare avec plus d'un quart d'heure d'avance, c'est très confortable et plutôt exceptionnel.
On m'a déposée à l'arrêt minute, pas le choix étant donné l'affluence. Devant l'enchevêtrement des taxis et des voitures particulières, je m'arrache littéralement, je récupère ma valise, je fais un bisou et je tourne les talons. Me voilà anonyme parmi la foule des clients SNCF, piétons alourdis pressés dans un sens et nonchalants dans l'autre.
Le hall ressemble à un souk, les couleurs en moins.
J'ai le temps de fumer une dernière cigarette.
Machinalement, je me penche vers ma valise et ce faisant, j'éprouve la drôle de sensation de l'acte manqué. Mes cigarettes sont dans mon sac. Je n'ai pas mon sac.
Boudoumboudoum. Pas de cigarettes, pas de sac, pas mon billet, pas de papiers, pas de carte bancaire ni de chéquier. Rien. Tout ça va vite mais comme toujours lors d'une émotion de surprise, tout tourne quand même au ralenti. Distorsion et relativité de Chronos...

Je me précipite sur le trottoir, juste de quoi scruter l'horizon pour apercevoir le toit reconnaissable de la voiture qui redémarre, là-bas au carrefour. Rien à faire. Rien ! Tant le conducteur que moi n'avons jugé utile de nous encombrer d'une de ces petites technologies devenues indispensables : un téléphone portable.
C'est mort ! je me sens prisonnière de la ville, de la modernité et de ma bêtise.
Il se met à pleuvoir... Tout baigne !

Je repère un garçon de café qui s'offre une pause-cigarette. Heureusement que ma valise est dotée de roulettes - nouvelle traversée du carrefour, toujours aussi encombré. Je fais un compte-rendu de ma situation au jeune type au gilet grenat agrémenté d'un noeud papillon. Sans un mot, il me tend son portable. J'espère pouvoir laisser un message sur le répondeur de mon accompagnateur, c'est à peu près tout le choix qui s'offre à moi dans l'immédiat.
Sonneries.
Silence.
Batterie à plat...
Sourire désolé du garçon qui s'apprête aussitôt à reprendre son travail. Non, on ne peut pas appeler depuis un poste du café... Vrai ? pas vrai ?

Ce qui est exact, c'est que c'est mon JOUR DE CHANCE !

Je retourne m'abriter dans la gare. Je me rends compte que je n'avais même pas encore pensé à vérifier l'horaire de mon TGV. Et là, sous mes yeux ébaubis, je découvre qu'on annonce une heure de retard...

Nerveuse, je tente de faire le point : ce sera quitte ou double. Je me dirige vers la gare routière, sachant que ce genre de cars passe régulièrement à deux pas de chez moi. Dans ma tête, c'est organisé ! en une heure, j'ai le temps de prévenir quelqu'un qui pourra m'attendre à l'arrêt de bus avec de quoi régler le montant du trajet. Pour le vrai voyage en train, ce sera reporté au lendemain, voilà tout.
J'explique tout ça à un jeune préposé, tronc humain surmonté d'une paire de lunettes au look actuel. Depuis l'abri du comptoir d'un mètre cinquante de haut, je reçois un regard qui me dit tout de suite que je l'importune ; je vois clignoter sur son front "ici, ce n'est pas l'Armée du Salut" ou ce genre de choses...
Soit.
Seconde tentative échouée.

Retour à la gare et dernier recours. Je m'adresse à un agent de service du kiosque "service informations". Entre elle et moi, le triple vitrage d'un hygiaphone qui a tout du labyrinthe acoustique, la performance en moins. Il est vrai qu'en ce milieu de journée, le brouhaha des voyageurs en transit zonzonne à pleine puissance.
Enfin, la dame en uniforme me considère, visage fermé et sourcils froncés devant l'incongruité de ma situation, mais sous la visière de sa casquette, je devine qu'elle est prête à m'aider. Elle me fait signe de passer par là. Je me présente devant une porte vitrée au verre dépoli, j'entends un verrou que l''on fait tourner et  j'entre dans les coulisses. Madame Sésame explique mon cas à ses collègues étonnés puis me désigne un téléphone. Merci, merci !
Personne au bout du fil et le répondeur ne fonctionne pas.

C'est le moment de penser zen, c'est très tendance ; voyons si ça fonctionne !...

Ma sauveuse m'annonce alors qu'elle termine son service mais que le collègue qui la remplace va arriver et que je pourrai donc renouveler mon SOS.
Voilà justement le collègue, un soixantenaire dont l'allure austère ne me séduit pas de façon disproportionnée... Mais bon, ma fille, tu ne vas pas t'arrêter à ça, il y a des choses plus importantes dans l'immédiat.

Tiens, ça commence bien, le bonhomme me fait ressortir. Je crains qu'il ne veuille me noyer dans la masse et qu'il m'oublie délibérément... Mais non, il ne m'a pas quittée des yeux, il sort son portable, me tend un bout de papier et un crayon en me faisant comrpendre que je n'ai qu'à inscrire le n° à appeler. Il appelle...
Et devant le silence à l'autre bout de la ligne, il rappellera inlassablement pendant les 20 minutes qui ont suivi, c'est-à-dire jusqu'au moment où j'aperçois -incrédule- mon chauffeur descendre de voiture, garée en double file, warnings allumés. Il a mon sac à la main.

J'exulte en annonçant la bonne nouvelle à l'agent dont le visage s'éclaire autant que le mien. Il me dit "Madame, vous avez une chance inouïe !" ; je le remercie chaleureusement, son sourire me ravit autant que son amabilité et sa générosité. Ne jamais se fier aux apparences, jamais !

En l'espace de trois quarts d'heure, je suis passée d'une situation stupide et lamentable à un retour à la normale.
Je vais avoir plus de temps qu'il n'en faut pour fumer cette foutue dernière cigarette avant d'embarquer.
En prime, la pluie s'est arrêtée.



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E
pour mon personnage c'est ce que j'appelle 1 journée à la cron ! & c'est pire tous les jours !<br /> dans ces moments là il s'appelle J. Bronsbody<br /> mais pour lui ça ne s'arrange pas
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S
<br /> <br /> Murphy (concept de la LEM, Loi de l'Emmerdement Maximum) a dit : "souriez, demain sera pire". Et O'Toole (célèbre inconnu pour moi) aurait répondu : "Murphy était un optimiste".<br /> <br /> <br /> <br />
D
c'est dans ces moments là que l'on mesure notre dépendance à la communication, les téléphones, les messages... et aussi combien tout peut s'arranger avec un peu d'attention à l'autre... c'est toujours euphorisant ces situations où tout se retourne (pour le bien) en quelques minutes...
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S
<br /> <br /> Pour la communication, je dirais plutôt "besoin" et non pas dépendance.<br /> Pour le téléphone, et tout le reste, on peut se poser la question. Si tous ces moyens ont été inventés, c'est sûrement par besoin aussi. Et ce n'est pas fini parce que, en continuant à<br /> communiquer toujours plus, nous nous isolons davantage. Nous ne sommes pas à un paradoxe près...<br /> <br /> <br /> <br />