NANCY, SA GARE, UN DIMANCHE SOIR
Instantanés saisis le temps d'un transit et de quelques volutes nicotinisées.
Il y a cet homme émergeant d'un affreux polo vert cru aux fines rayures noires et blanches. Il est véner et semble avoir le portable greffé à la tête. Planté à deux pas de moi, j'entends tout de sa première conversation : "oui, c'est moi, je suis arrivé... Ok à tout de suite".
Plusieurs minutes s'écoulent, trop lentes à son goût. Il scrute les alentours. Fait quelques pas, revient à son point de départ, encore plus véner. Il dégaine de nouveau son portable - seconde conversation : "mais t'es où ?... mais moi aussi je suis à la gare et je ne te vois pas ! ... Mais si ! je suis DEVANT ! ... Aaah ok !". Il retrouve le sourire et s'avance vers la rue ; retrouvailles chaleureuses, embrassades, soulagement.
Au revoir les vilaines rayures...
Il y a ce jeune type, assis comme moi sur le rebord d'une vasque urbaine. Un vague bosquet nous sépare à peine. Le garçon est très pâle et semble fort timide... Presque perdu. Ses cheveux en petites tresses sont tout frippés. Plusieurs piercings disséminés et de nombreuses bagues aux doigts n'empêchent pas de distinguer quelques tatouages. Un vieux jean très sale, troué-déchiré. De fines chaînes cliquètent ça et là. Veste de treillis kaki uni qu'un marqueur noir a customisée. Une paire de rangers fatiguée et béante.
Je ne sais quel sens m'avertit qu'il va y avoir contact. Et de fait. Je m'attendais à une demande de cigarette, mais non. Cependant, mon interlocuteur parle si doucement que la circulation automobile lui mange la voix. "Pardon, je ne vous entends pas !". Il se rapproche à peine et se penche : "Excusez-moi, vous n'auriez pas une communication téléphonique ?". La formule me semble assez curieuse. "Désolée mais je n'ai pas de portable". Aucune contrariété ne s'affiche sur son visage. Il se courbe un peu plus pour me remercier vaguement et tourne les talons, traverse la rue comme s'il savait absolument ce qui lui restait à faire.
Je le regarde partir. Il a replié le bras gauche et j'imagine qu'entre ses doigts, il tient une de ses bimbreloques qu'il avait au cou. La démarche est nonchalante, un peu dandinante, un peu usée. J'aperçois nettement ses fesses à travers les fentes effilochées.
Au revoir le mec lunaire...
Il y a cet autre jeune type trop rigolo qui arrive en slalomant sur le vélo qu'il a dû piquer à son petit frère. Une allure très fashion, on sent la recherche vestimentaire : blouson bien coupé dans un épais tissu écossais, pantacourt camouflage et baskets rouges ; un diadème retient ses courtes locks. Il est quasiment debout sur les pédales, bras tendus sur le guidon, hyper décontracté. Il me fait penser à un piaf qui volète, empressé et léger, vers quelques miettes repérées. Il arime la mini bicyclette et pénètre dans la gare. Moins d'une minute plus tard, il ressort seul et repart exactement comme il est venu, l'air insouciant. Il enfourche la petite chose rouge qui lui sert de véhicule. J'aperçois ses mollets blancs et velus, c'est vraiment comique ! Et il disparaît entre les voitures, comme un papillon improbable se perd dans le décor.
Au revoir le petit clown...
Il y a ce couple dodu et vraiment très jeune. Le cheveu plaqué à grand renfort de gel. Elle a le nombril tendu et apparent sous un débardeur vraiment très près du corps. Les poches de son jean baggy tressautent à chaque pas. Sa main potelée aux ongles vernis tient un portable sur sa joue boutonneuse. Elle s'exprime haut et fort. L'autre main la relie à son ami, tout aussi boutonneux. Ils marchent rapidement. Ils ne font que passer. En tout cas, je ne les ai pas vus être recrachés par le grand hall qu'ils ont pénétrés.
Au revoir les zamoureux affairés...
Et puis il y a cette apparition qui m'était vraiment destinée. Je ne sais d'où elle est arrivée. Soudain elle était devant moi, me parlant comme si nous étions en conversation depuis quelques minutes déjà. Simplement, j'ai dû manquer le début de notre échange, quelque chose m'échappe ; c'est une sorte de glissement hors zone. Le temps que je réalise tout ça, je saisis enfin le but de sa demande. J'ouvre mon sac, ma petite bourse tandis qu'elle continue à m'expliquer sa situation. Humm, cela me rappelle étonnamment celle que j'ai vécue il n'y a pas si longtemps... Deux euros vous manquent et tout est arrêté ! J'entends les mots "négocié avec la SNCF qui ne veut rien savoir"... "je vais rater mon train"..."Merci, merci !". Et cependant, l'intonation est celle que l'on emploierait pour dire "attends-moi deux secondes, je reviens". La fin de l'intermède m'aura donc échappé tout autant que le début. Ses dernières paroles étaient hâchées par l'essoufflement, elle parlait encore en s'éclipsant. Tout ça aura été si fugace que je n'ai rien vu d'elle, seulement qu'elle était très jeune, brune et petite, c'est tout et ça aura été très spécifiquement amusant.
Au revoir l'apparition !
La fraîcheur arrive dans l'ombre de l'édifice et je décide de réintégrer le giron de verre. J'arpente le vaste couloir à la recherche de la machine à composter. Sur l'un des rares bancs, je retrouve une figure aperçue deux jours plus tôt, à l'aller. Comment ne l'aurais-je pas remarquée ? Je dis "figure", je veux dire "personnage".
Il n'était pas assis directement sur le banc, mais sur le vague et néanmoins volumineux baluchon qu'il y avait posé. Toute sa possession était là. Il semblait extraordinairement concentré sur la lecture de ce que j'ai pris pour la bible ou quelque ouvrage aussi conséquent - Indices ? La reliure de qualité ainsi qu'une typographie dense et un papier fin comme une feuille de cigarette. Il lisait en maintenant une loupe de la main gauche à moins d'une quinzaine de centimètres de l'ouvrage.
Et c'est exactement ainsi que je le retrouvai, 48h plus tard. Difficile d'imaginer que cette gare n'était pas devenue sa résidence principale... Ma première vision était ainsi confirmée.
L'homme pouvait avoir soixante ans, paraissait fort digne et propre dans son pull troué à la manche. Le cheveu était coiffé, bien qu'un peu gras. La barbe relativement taillée, la peau soignée. Les poses montraient une tenue certaine. Justement, une telle attitude était faussement naturelle, ce monsieur se préservait dans l'allure, ce qui probablement -m'imaginais-je- l'avait fait accepter par les vigiles aux rondes incessantes. Accord tacite entre deux mondes amenés à se côtoyer...
Lorsque j'allais gagner mon quai de départ, nous nous sommes croisés. Directions opposées. Je rentrais chez moi et lui quittait ce domicile diurne. Il portait son baluchon comme un sac à dos mais en guise de sac, il s'agissait d'un pull distendu. Les bosses apparentes présentaient des angles pareils à ceux que peuvent dessiner des bouquins entassés...
Adieu, lecteur errant...
J'avais encore le temps d'une cigarette avant de découvrir mes voisines de couchette.
21h30, bye-bye Nancy.
