LES MALHEURS DE SYLVETTE
Elle s'appelait Sylvette - est-ce que ça ne commence pas mal ?
Nous avons fait connaissance il y a plus de 20 ans et n'avons eu que très peu de contacts ; alors pourquoi revient-elle me titiller la mémoire ce soir ?!
Peut-être bien qu'au cours de la journée, quelque détail subliminal aura fait s'ouvrir un petit tiroir des archives de ma banque de données, sans même que j'en ai conscience.
Elle s'appelait Sylvette, donc.
Elle était la femme malheureuse de l'ami d'un ami et c'est par ce biais que je l'ai rencontrée.
Un peu gauche, le bout du nez rougi en permanence. Très faussement enjouée, débordant d'une gentillesse qui mettait mal à l'aise. Elle parlait et riait beaucoup. Beaucoup trop fort aussi. Il m'a très vite semblé évident que c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé pour cacher ses tourments, sa profonde solitude. Pour ne pas crier vraiment, pour ne pas pleurer tout le temps...
Je crois que j'éprouvais de la pitié pour elle et à cet égard, je fuyais sa présence autant que possible. Je le reconnais sans culpabiliser, pas plus aujourd'hui qu'à l'époque.
Deux anecdotes sont restées imprimées, des événements sans grande conséquence et néanmoins très illustratifs (le propre de l'anecdote, certes...).
Un jour, avec l'ami dont il fut question un peu plus haut, nous sommes arrivés à l'improviste.
Coup de sonnette à la porte. Ouverture d'icelle par notre hôtesse. Stupéfaction de notre part. Impossible de savoir s'il fallait rire ou pleurer. Sylvette avait la chevelure en ruine, totalement ravagée, hirsute au possible ; elle avait l'air d'une folle !
"Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?". Tout en nous invitant à entrer, elle passe une main dans ses cheveux et entreprend de nous expliquer que son petit garçon a eu envie de jouer au coiffeur. Elle rit en racontant qu'il y trouvait tant de plaisir qu'elle l'a laissé faire. Nous l'avons soupçonnée d'avoir sincèrement partagé la joie du bambin, et à présent, devant nos mines effarées, elle commençait à se demander si elle avait eu raison...
Les petites mains maladroites et redoutablement armées avaient fait de son crâne un champ de bataille. Quelques tonsures, des mèches hérissées, de sérieuses dénivellations. On aurait dit que le reste de ses cheveux cherchait à fuir, traumatisé...
Sylvette rit de nouveau, tout bonnement et finalement déclara : "ça repoussera !".
Une autre fois, à nouveau dans sa maison mais en son absence, nous étions reçus par son mari. Il nous raconta un petit événement de fraîche date qui nous laissa entre fou rire et consternation. Il avait demandé à Sylvette de bien vouloir noter sur des étiquettes, les titres de film enregistrés puis de les coller sur les cassettes VHS correspondantes. Elle s'était donc lancée dans l'opération.
Quelques temps plus tard, l'époux avait eu envie de regarder l'un ou l'autre des films. C'est ainsi qu'il lut : "Paramount", "Metro Goldwin Meyer", "Columbia Pictures", etc...
Pour autant, Sylvette n'était pas idiote. Je crois qu'elle était par nature extrême, "dans la lune", les problèmes liés à son couple achevant de la perturber au plus haut point. Ce qui ne pouvait qu'agraver la situation, évidemment.
Par ailleurs, elle occupait un poste intéressant dans une assez grosse entreprise de textile et aimait énormément son travail ; elle y était considérée comme une collaboratrice importante nous disait-elle. Ceci ne lui aura cependant pas évité d'être virée sans qu'on prit de gants avec elle. Contexte socio-économique défavorable, lui a-t-on dit...
Et Sylvette de pleurer encore.
Sylvette et son nez rougi, plus jamais revus. Question de circonstances et ainsi va la vie.
