L'INSOMNIE
Derniers regards dans le miroir. Les cernes sous les yeux confirment que les limites sont encore dépassées.
Il y a un trou à l'emmanchure gauche de mon t-shirt de nuit. Tant pis.
Je me brosse les dents en enfilant mes chaussons. Me dépêcher, profiter de la fatigue avancée pour m'endormir avant que...
Car maintenant arrive la bataille redoutable. La capture du sommeil, la traque chaque nuit recommencée...
Gabriel Garcia Marquez a pu appeler ça "la peste de l'insomnie" ; oui, c'est une calamité. Heureusement sans contagion ; chez moi, je suis seule à en souffrir. Tant mieux.
Mais seule à affronter le phénomène ; la torture comme un disque rayé...
Seule face à la cohorte effrénée des pensées invasives. Seule à entendre la cacophonie des idées en tons plus ou moins sombres. Elles s'entrechoquent, filant comme une meute à la chasse.
Mais pourquoi ? Pour quoi ?!
Je suis si fatiguée…
Tourner. Se retourner. Stabiliser. Chaud. Froid. Scruter l’ombre du plafond de la nuit intérieure qui se laisse observer vainement, n’offrant à la distinction que des silhouettes graphiques révélées à demi par l'éclairage urbain.
Fermer les yeux pour trouver une obscurité plus dense bien que précaire.
La quête du sommeil est un invraisemblable capharnaüm qui me pénètre. Je suis en errance immobile au hasard d’un labyrinthe de galeries insolites. Des tas d'images indéfinies se succèdent à une vitesse folle.
Se tourner. Se retourner. Détourner.
Des visages inconnus surgissent, des formes floues et étrangères se dessinent. Des musiques se font entendre. Stabilité pétrifiée. Et puis les mots ! Cascade désarticulée d’une conscience en pleine déliquescence.
Par-dessus tout, la sensation enveloppante d’une cavalcade insane lancée par le cerveau en cours de déconnexion.
Quand j’y pense… C’est la croisée des chemins où rencontrer ma propre folie… Un espace-temps complètement inenvisageable, insaisissable, possédant tous les appâts pour retenir le visiteur désorienté qui tenterait de s’accrocher aux mirages.
Le temps devient une plainte affreusement laide, une ponctuation aigre de l’angoisse que la cloche fêlée distille au voisinage, veillant sans état d’âme sur les humains endormis, emmaillotés dans le coton de leurs draps.
Vais-je me lever ? Tout est désordonné et je suis incapable de penser à demain.
Tourner. Me retourner, vers un miroir sans tain.
Un bruit de pas. Les talons d’une femme pressée résonnent sur le bitume mat. Je l’imagine. Une main dans la poche, de l’autre elle maintient son sac contre son torse. Ses bras sont serrés au plus près de son corps. Elle a hâte d’être rentrée. La fraîcheur lui pique les yeux. Elle jette de rapides coups d’œil aux alentours. Quelle soirée vient-elle de passer ? Sera-t-elle fatiguée au travail, demain matin ?
On est déjà demain.
Où étais-je ?
Perdue sur la piste de mon sommeil et des délires irracontables qui le jalonnent…
Noyée dans les eaux glauques où tout se mélange en une fausse onctuosité, où le glissement jouissif d'une manière de coma dévaste la moindre clairvoyance.
Je m’endors.
Une secousse interne ranime mon corps et mon cerveau, comme si soudain quelqu'un avait claqué des doigts. Mes sens sont de nouveau à l'étape de veille.
Tout le processus est à recommencer. Me retourner est devenu inutile.
Un chat miaule. Non, ils sont deux. Pas contents... Les chats de nuit, à la saison des amours, c'est un peu comme dans "le silence des agneaux".
Je pense aux chatons à naître, à leur magnifique innocence.
Ma tête roule, j'étends mes jambes. Un peu de bien-être, enfin. Un vent doux et brumeux me balaie la tête.
Mais oui bien sûr, ça va venir.
Oublier. Jusqu'à demain.
J'oublierai l'intimité profonde des sentiments qui m'assaillent, le crochet des idées noires ainsi que l'aiguillon des questions sans réponse.
Pour un temps, perdre le contact, neutraliser l'angoisse.