MAURICE, SON COLLIER, SON CHAT, etc
Je remonte la rue à pied et je le vois arriver ; sa silhouette m'est familière, y compris sur son vélo. Mais là, quelque chose cloche, un gros détail incongru qui crée un trouble. Aurait-il passé la tête dans un fenestron ?
Il se rapproche - est-ce un cadre ?
Bientôt il est à ma hauteur, je vois de quoi il s'agit et je ris intérieurement tandis que nous nous saluons très poliment...
Il s'en va tenir salon dans un coin de la ville et pour ce faire, il a emporté son pliant. C'est tellement pratique, tout simplement, de l'avoir passé autour du cou ! Il est pas bête Maurice.
Octogénaire énergique, forte tête, Maurice est une figure du quartier. Il est plus qu'installé ici, on pourrait croire qu'il règne... Pas très sympathique, plutôt lunatique - il a ses têtes et il a ses jours... Tantôt "grande gueule", tantôt papy peinard ; bref, il est ce que l'on appelle un personnage contrasté... Grand, mince et même sec, il a le cheveu gris pâle assez ébouriffé et dégagé de son grand front.
Derrière ses lunettes rectangulaires dont les verres réagissent à la lumière, un de ses yeux est à demi fermé tandis que le second semble veiller pour deux, petit, sombre et vif, bien qu'un peu tombant.
La mâchoire est carrée, le menton "volontaire", tout ça contribue à lui allonger encore le visage.
Maurice est l'heureux possesseur d'une vieille Morgan dont il tire une fierté certaine, à juste titre puisqu'il s'agit d'un superbe cabriolet d'époque. L'ancêtre passe le plus clair de son temps sous une bâche au fond du garage. Mais lorsqu'elle est de sortie, 4 ou 5 fois dans l'année, personne ne peut l'ignorer tant elle pétarade. Je jurerais qu'elle est dotée de la même faculté à râler que son propriétaire...
Dès les premiers beaux jours,Maurice aime se poser devant son garage, à même la rue ; il dispose deux vieux sièges de camping, ces fauteuils de toile tendue sur une armature métallique pliante. Un pour lui, un pour Praline, son chat -à noter que celui-ci a droit à une petite couverture en supplément. Maurice aime que son chat soit confortable, il en prend grand soin, lui parle aussi.
La porte vitrée du garage reste toujours entrouverte afin que Praline puisse aller-venir à sa guise -ce qu'il ne manque jamais de faire. Lors des premières fraîcheurs, l'honorable bestiole bénéficie d'un tabouret surélevé, posé à l'abri des intempéries, juste derrière les carreaux. Lui aussi, il épie la rue, les mouvements. Et puis il se balade sur le territoire qu'il a su s'établir. Lui aussi est une figure du quartier ; par son caractère mais aussi par sa beauté singulière. Bien qu'un peu rayée, sa robe est empreinte d'une ascendance siamoise, entre sable et cendre ; ses yeux bleus présentent également ce léger strabisme convergent caractéristique qui ajoute une touche de comique atendrissant.
Praline affectionne particulièrement les alentours de la pâtisserie voisine... Les délicieux fumets, sans doute... Mais il aime aussi beaucoup Paulette, la "dame aux chats" qui chaque jour, inlassablement, sillonne la ville pour nourrir les chats errants. Praline, bien que bon sédentaire gâté, a su charmer Paulette qui ne résiste pas à ses oeillades. Voilà une poignée de croquettes qui tombe toujours bien...
Mais revenons à Maurice. Donc, une fois installé sur son pliant, il déploie le journal qu'il va étudier pendant de longs moments, en levant les yeux de temps à autre en fonction de l'animation de la rue. Il y a toujours un "collègue" pour venir le saluer et discuter. Il est même fréquent, selon les heures et la température extérieure, de retrouver ce qu'on peut assimiler à une cour déployée comme un paravent autour de Maurice. Il a ses complices, ses partisans, mais on sent bien qui est le meneur...
Outre sa voiture de collection, Maurice se déplace assez souvent en bicyclette, relativement d'époque elle aussi. Appuyant nonchalamment sur les pédales en dandinant le torse et la tête, il n'hésite pas à emprunter les rues dans le sens inverse de circulation -en sens interdit- en roulant bien au milieu, tranquille.
Maurice ne craint pas grand chose, il en a vu d'autres. Il ne craint pas non plus de se frotter, nez contre nez, à la bande de jeunes d'origine maghrébine qui zone dans le quartier. Il se fait traiter de raciste mais il s'en défend en vociférant. Une fois, lors d'un de ces affrontements, tandis que la limite des paroles semblait atteinte, j'ai entendu Maurice clamer qu'il n'avait pas peur, qu'il avait fait la guerre d'Algérie.
Un jour où la bande de jeunes était là et Maurice à proximité, sur son pliant, une voiture a violemment heurté un chien. Blessure terrible, la colonne vertébrale est touchée. Tous se précipitent. Maurice retourne à son garage et revient avec une planche afin de transporter l'animal. L'un des jeunes lui hurle de ne pas bouger la bête, qu'il va l'achever s'il fait ça. Dans un premier temps, Maurice n'écoute pas ; pendant qu'il essaie de manoeuvrer, l'autre continue d'argumenter, essaie de le raisonner. Puis la colère monte des deux côtés. Finalement Maurice redevient placide et embarque le chien sous les invectives des jeunes manifestement bouleversés.
Je ne peux pas oublier cette scène, vue de ma fenêtre.
Un après-midi d'été où la canicule brûlait l'air, je rentrais chez moi en longeant le trottoir pour éviter le cagnard. Maurice, lui, rejoignait la fraîcheur de son garage. Nous n'étions que deux dans la rue et marchions à la même allure ; en riant, il m'interpelle "pourquoi tu marches à l'ombre, fille ?!".
Il se rapproche - est-ce un cadre ?
Bientôt il est à ma hauteur, je vois de quoi il s'agit et je ris intérieurement tandis que nous nous saluons très poliment...
Il s'en va tenir salon dans un coin de la ville et pour ce faire, il a emporté son pliant. C'est tellement pratique, tout simplement, de l'avoir passé autour du cou ! Il est pas bête Maurice.
Octogénaire énergique, forte tête, Maurice est une figure du quartier. Il est plus qu'installé ici, on pourrait croire qu'il règne... Pas très sympathique, plutôt lunatique - il a ses têtes et il a ses jours... Tantôt "grande gueule", tantôt papy peinard ; bref, il est ce que l'on appelle un personnage contrasté... Grand, mince et même sec, il a le cheveu gris pâle assez ébouriffé et dégagé de son grand front.
Derrière ses lunettes rectangulaires dont les verres réagissent à la lumière, un de ses yeux est à demi fermé tandis que le second semble veiller pour deux, petit, sombre et vif, bien qu'un peu tombant.
La mâchoire est carrée, le menton "volontaire", tout ça contribue à lui allonger encore le visage.
Maurice est l'heureux possesseur d'une vieille Morgan dont il tire une fierté certaine, à juste titre puisqu'il s'agit d'un superbe cabriolet d'époque. L'ancêtre passe le plus clair de son temps sous une bâche au fond du garage. Mais lorsqu'elle est de sortie, 4 ou 5 fois dans l'année, personne ne peut l'ignorer tant elle pétarade. Je jurerais qu'elle est dotée de la même faculté à râler que son propriétaire...
Dès les premiers beaux jours,Maurice aime se poser devant son garage, à même la rue ; il dispose deux vieux sièges de camping, ces fauteuils de toile tendue sur une armature métallique pliante. Un pour lui, un pour Praline, son chat -à noter que celui-ci a droit à une petite couverture en supplément. Maurice aime que son chat soit confortable, il en prend grand soin, lui parle aussi.
La porte vitrée du garage reste toujours entrouverte afin que Praline puisse aller-venir à sa guise -ce qu'il ne manque jamais de faire. Lors des premières fraîcheurs, l'honorable bestiole bénéficie d'un tabouret surélevé, posé à l'abri des intempéries, juste derrière les carreaux. Lui aussi, il épie la rue, les mouvements. Et puis il se balade sur le territoire qu'il a su s'établir. Lui aussi est une figure du quartier ; par son caractère mais aussi par sa beauté singulière. Bien qu'un peu rayée, sa robe est empreinte d'une ascendance siamoise, entre sable et cendre ; ses yeux bleus présentent également ce léger strabisme convergent caractéristique qui ajoute une touche de comique atendrissant.
Praline affectionne particulièrement les alentours de la pâtisserie voisine... Les délicieux fumets, sans doute... Mais il aime aussi beaucoup Paulette, la "dame aux chats" qui chaque jour, inlassablement, sillonne la ville pour nourrir les chats errants. Praline, bien que bon sédentaire gâté, a su charmer Paulette qui ne résiste pas à ses oeillades. Voilà une poignée de croquettes qui tombe toujours bien...
Mais revenons à Maurice. Donc, une fois installé sur son pliant, il déploie le journal qu'il va étudier pendant de longs moments, en levant les yeux de temps à autre en fonction de l'animation de la rue. Il y a toujours un "collègue" pour venir le saluer et discuter. Il est même fréquent, selon les heures et la température extérieure, de retrouver ce qu'on peut assimiler à une cour déployée comme un paravent autour de Maurice. Il a ses complices, ses partisans, mais on sent bien qui est le meneur...
Outre sa voiture de collection, Maurice se déplace assez souvent en bicyclette, relativement d'époque elle aussi. Appuyant nonchalamment sur les pédales en dandinant le torse et la tête, il n'hésite pas à emprunter les rues dans le sens inverse de circulation -en sens interdit- en roulant bien au milieu, tranquille.
Maurice ne craint pas grand chose, il en a vu d'autres. Il ne craint pas non plus de se frotter, nez contre nez, à la bande de jeunes d'origine maghrébine qui zone dans le quartier. Il se fait traiter de raciste mais il s'en défend en vociférant. Une fois, lors d'un de ces affrontements, tandis que la limite des paroles semblait atteinte, j'ai entendu Maurice clamer qu'il n'avait pas peur, qu'il avait fait la guerre d'Algérie.
Un jour où la bande de jeunes était là et Maurice à proximité, sur son pliant, une voiture a violemment heurté un chien. Blessure terrible, la colonne vertébrale est touchée. Tous se précipitent. Maurice retourne à son garage et revient avec une planche afin de transporter l'animal. L'un des jeunes lui hurle de ne pas bouger la bête, qu'il va l'achever s'il fait ça. Dans un premier temps, Maurice n'écoute pas ; pendant qu'il essaie de manoeuvrer, l'autre continue d'argumenter, essaie de le raisonner. Puis la colère monte des deux côtés. Finalement Maurice redevient placide et embarque le chien sous les invectives des jeunes manifestement bouleversés.
Je ne peux pas oublier cette scène, vue de ma fenêtre.
Un après-midi d'été où la canicule brûlait l'air, je rentrais chez moi en longeant le trottoir pour éviter le cagnard. Maurice, lui, rejoignait la fraîcheur de son garage. Nous n'étions que deux dans la rue et marchions à la même allure ; en riant, il m'interpelle "pourquoi tu marches à l'ombre, fille ?!".
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