LA DAME AUX CHATS

Publié le par Sheernin

Elle existe à des centaines, des milliers d'exemplaires, dans toutes les villes ou presque de la planète, c'est bien connu. Mais c'est la première fois que j'en rencontre une, ou plutôt deux puisqu'il s'agissait de soeurs jumelles toutes deux animées par un amour indéfectible des chats.
Impossible de ne pas remarquer ces deux femmes si semblables ! L'une, Paulette, aussi brune que l'autre, Raymonde, était blonde. Chacune portant lunettes et cabas, arpentant les rues, explorant les différents quartiers chaque jour sans défaillir, dans la canicule, dans le froid ou sous la pluie,
Si je parle de Raymonde au passé, c'est qu'elle est décédée voici quelques mois, presque aussi préoccupée par le sort des chats qu'elle allait devoir abandonner que par ses propres soucis de santé.
Les deux soeurs ne s'entendaient pas vraiment bien, ce n'était un secret pour personne, mais elles se voyaient quotidiennement, unies par une même motivation. Vraiment, quel tandem.
Les propos que tenait l'une auraient pu sortir de la bouche de l'autre "ah ! ma soeur, elle me casse les pieds"... A cette différence près que Raymonde était moins véhémente et que sa voix était plus douce.  Elle n'est plus - reste Paulette.

L'hiver, Paulette arbore une casquette de feutre pour se protéger les oreilles -le mistral ne fait pas de cadeau, même sous le soleil, il a cette capacité à vous glacer les os...
L'été, Paulette porte un autre couvre-chef pour se prévenir des méchants rayons, une casquette à large visière
de, en paille tressée.
En toute saison, elle est munie d'un grand cabas pour trimballer ses paquets de croquettes, ses boîtes de pâtée, une bouteille d'eau...
Et elle marche. Lentement. De cette lenteur dont on sait qu'elle mène loin. Il y a beaucoup de rues à sillonner et de nombreux points de chute à visiter.

Croiser Paulette, la saluer en demandant comment elle va, c'est s'exposer à une réponse forcément négative. Soit elle continue à cheminer en répondant dans un demi-sourire forcé : "ah ! on fait aller hein" ; on sent bien alors qu'elle aurait tellement à dire qu'elle renonce à s'épancher. Soit elle s'arrête, avide d'entamer une discussion parce que quelque chose l'a révoltée.
Et les sujets ne manquent pas, ça peut aller d'un nouveau chat errant fraîchement découvert ("encore un con qui a voulu se débarrasser !") à la politique nationale ("tous des cons de toutes façons, et pi, l'aut' facho-là...! mais qu'il est con celui-là !") en passant par la météo. Et oui, s'il fait chaud, Paulette n'en peut plus "mais c'est pas possible cette chaleur, j'en ai marre de ce con de cagnard !". S'il fait froid : "oh mais c'est pas normal ce temps à la con, j'ai jamais vu ça, on se croirait en Sibérie ma parole !". Et s'il pleut : "mais dites, quand c'est que ça va finir ? c'est pire qu'en Normandie ! quel temps à la con !".
Je crois bien que si le mot "con" n'existait pas, Paulette l'aurait inventé... Je l'ai toujours ententu dire : "regardez-moi tous ces cons !". Tous, c'est TOUS, à commencer par le curé et le maire, puis viennent les flics, les automobilistes, les jeunes, les vieux, les commerçants, ses voisins, sans oublier les gamins, les chiens... et même certains chats quelques fois ! Un jour, je l'ai surprise à donner un coup de pied nerveux à un greffier trop gourmand qu'elle venait pourtant de servir... Pas un coup de pied méchant, mais tout de même de quoi éloigner sèchement l'animal.

Paulette effectue sa tournée alimentaire
au complet deux fois par jour, c'est dire si elle fait des kilomètres à travers la ville. Sans oublier comme elle prévoit ce nourrissage dans son budget... Les dons ne suffisent pas, loin s'en faut.

Chaque matin, chaque fin d'après-midi, elle distribue. Les chats ne connaissent qu'elle, ils la reconnaissent de loin, ils savent les horaires également. A la mauvaise saison, lorsque c'est le moment M, ils arrivent tous d'on ne sait où. Ils n'étaient pas là et soudain, ils y sont. Deux, cinq puis huit... Sortant de dessous une voiture, bondissant d'un capot encore chaud, jaillissant d'un taillis urbain ou d'entre deux poubelles, courant agilement, trottinant vif, la queue bien droite et miaulant déjà pour réclamer. Lorsqu'il fait beau, ils sont tous là un peu avant que Paulette n'apparaisse, se tenant à bonne distance les uns des autres, patients et prêts à bondir pour l'accueil de leur dame.
La voilà qui pose des poignées de croquettes ici, là elle verse un peu de pâtée, selon la saison ou la météo... L'été, elle dispose aussi des gamelles pour l'eau.
Puis, elle attend un peu, profitant que le petit monde félin soit occupé à dévorer pour vérifier s'il n'y a pas de malade, de blessé, d'absent... Et elle poursuit son cheminement. D'autres l'attendent un peu plus loin...

Un jour de l'été dernier, je l'ai vue qui disposait un carton entre deux fourrés ; elle m'avait alors expliqué qu'elle avait repéré un vieux chat blanc en mauvais état, trop sauvage pour se laisser approcher et comme il pleuvait depuis plusieurs jours (pluie à la con !), elle faisait en sorte que l'ancêtre puisse au moins dormir à l'abri autant que possible.

Paulette a des accords avec les vétérinaires bien sûr, mais ce n'est pas toujours suffisant, c'est en tout cas toujours éprouvant. Demander, demander... Sans pouvoir payer. Mais bon an mal an, quelques sacs de croquettes sont offerts, des soins sont pratiqués. Les plaies peuvent être soignées, les chattes stérilisées (mais c'est un éternel recommencement puisqu'il y a tous "ces cons" qui jettent les bêtes à la rue - et oui Paulette, et oui...).
Mais je me demande ce qu'il advient des chats retrouvés morts, ce qui ne doit pas manquer d'arriver.
Encore heureux que Paulette soit autonome avec sa propre voiture...

Et puis, il y a aussi tous ses démêlés avec les riverains ; c'est qu'ils sont nombreux à ne pas voir d'un très bon oeil la présence de tant de bestioles dans leurs parages. 30 millions d'amis qui ont quelques millions d'ennemis... Il est arrivé que les fusils sortent, que le poison circule ; des plaintes ont été déposées et il a même été question d'interdire purement et simplement le nourrissage de ces créatures sauvages envahissantes. Heureusement, le projet a été abandonné.

"Ah vraiment, tous ces cons, ça m'écoeure !" répète Paulette inlassablement, le regard noir, un peu de salive blanche séchée aux commissures.

Elle n'a pas tort...




 

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M
<br /> merci pour ce texte il est rudement chouette ....j ai habite rue des cons...a slr 76300.j adore les chats votre recit sent le vrai....c est exactement cela vous etes un tres bon observateur michele<br /> ..<br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> Merci pour la visite et le commentaire, Michèle. Si mon récit sent le vrai comme vous dites, c'est simplement parce que je n'ai fait que retranscrire les faits !<br /> <br /> <br /> Petite précision, je ne suis pas du sexe masculin -vous auriez dû l'observer ! <br /> <br /> <br /> <br />
E
le problème que je connais bien maintenant que le temps commence à avoir passé 1 petit peu c'est qu'on est toujours le con d'1 autre... il n'y a que là-dessus qu'on risque même de faire l'unanimité...
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S
<br /> <br /> Je n'ai pas beaucoup de certitudes, mais celle-ci je l'ai acquise depuis un bon moment, oui !<br /> <br /> <br /> <br />