MEMOIRE DE SINGE ET PAROLES D'HOMME
A deux reprises ici-même, j'ai déjà mentionné ce livre formidable de Boris Cyrulnik. Neuropsychiatre et éthologue, ce monsieur est aussi un grand humaniste.
Si j'ai choisi de présenter ce livre-ci en particulier, c'est qu'il m'a éblouie en établissant foncièrement le lien entre l'homme et l'animal sur le plan comportemental. Parce qu'une telle conception, si brillamment étayée, a apporté des éléments concrets à ma propre vision. Ce que je sentais confusément était démontré, non pas en fonction de probabilités mais bel et bien à partir d'observations, de faits avérés.
Tant d'aspects comme des recoins trop ignorés qui s'éclairent enfin d'un faisceau différent..."l'instinct" - la nécessité biologique et sociologique - l'interaction chimique - les entrelacs de la conscience - les forces et les fragilités - les pathologies et leurs circonstances. Toute la complexité du bipède...
Au fur et à mesure de ma lecture, le puzzle s'assemblait et l'angle de vue s'élargissait...
J'ai eu la chance d'assister à l'une des conférences de Boris Cyrulnik ; en toute sincérité et très humblement, il me semble que je suis sortie de la salle un peu moins stupide qu'en y entrant.
Une stature imposante, une élégance débonnaire et un sourire serein qui laisse deviner une grande et tendre force. Des petits yeux au regard vif et bienveillant. Puis il commence à parler ; tout le charme et surtout l'intérêt se déploient. Il accroche par la forme et par le fond. La diction est soignée, le débit posé sans le moindre désir de pontifier ; l'intelligence est impressionnante.
Vocabulaire du quotidien ou expressions précises expliquées simplement, souci de la compréhension, attention, sens de l'honnêteté et de l'humour -et tout ça sans perdre le fil.
Sans être un orateur du genre tribun, Boris Cyrulnik fait partie de ces personnes passionnées et passionnantes qui possèdent l'art de redistribuer le savoir pour le partager, pour ouvrir. Je pense par exemple à son grand ami Marcel Ruffo ou à Hubert Reeves.
Au-delà de l'enseignement, il y a la dimension humaine qui touche immanquablement. La petite étincelle supplémentaire qui fait la différence.
Bien sûr, ces personnages sont médiatisés. Et bien sûr, ils sont décriés par certains spécialistes. Mais ceux-là n'ont probablement pas le don d'aller au-devant des gens... D'une part et de toutes façons, ni l'un ni l'autre ne me paraissent prétendre LA vérité ! D'autre part, leur réputation n'est pas surfaite : leur approche du public et leur science de la science sont étroitement liées.
Si j'ai choisi de présenter ce livre-ci en particulier, c'est qu'il m'a éblouie en établissant foncièrement le lien entre l'homme et l'animal sur le plan comportemental. Parce qu'une telle conception, si brillamment étayée, a apporté des éléments concrets à ma propre vision. Ce que je sentais confusément était démontré, non pas en fonction de probabilités mais bel et bien à partir d'observations, de faits avérés.
Tant d'aspects comme des recoins trop ignorés qui s'éclairent enfin d'un faisceau différent..."l'instinct" - la nécessité biologique et sociologique - l'interaction chimique - les entrelacs de la conscience - les forces et les fragilités - les pathologies et leurs circonstances. Toute la complexité du bipède...
Au fur et à mesure de ma lecture, le puzzle s'assemblait et l'angle de vue s'élargissait...
J'ai eu la chance d'assister à l'une des conférences de Boris Cyrulnik ; en toute sincérité et très humblement, il me semble que je suis sortie de la salle un peu moins stupide qu'en y entrant.
Une stature imposante, une élégance débonnaire et un sourire serein qui laisse deviner une grande et tendre force. Des petits yeux au regard vif et bienveillant. Puis il commence à parler ; tout le charme et surtout l'intérêt se déploient. Il accroche par la forme et par le fond. La diction est soignée, le débit posé sans le moindre désir de pontifier ; l'intelligence est impressionnante.
Vocabulaire du quotidien ou expressions précises expliquées simplement, souci de la compréhension, attention, sens de l'honnêteté et de l'humour -et tout ça sans perdre le fil.
Sans être un orateur du genre tribun, Boris Cyrulnik fait partie de ces personnes passionnées et passionnantes qui possèdent l'art de redistribuer le savoir pour le partager, pour ouvrir. Je pense par exemple à son grand ami Marcel Ruffo ou à Hubert Reeves.
Au-delà de l'enseignement, il y a la dimension humaine qui touche immanquablement. La petite étincelle supplémentaire qui fait la différence.
Bien sûr, ces personnages sont médiatisés. Et bien sûr, ils sont décriés par certains spécialistes. Mais ceux-là n'ont probablement pas le don d'aller au-devant des gens... D'une part et de toutes façons, ni l'un ni l'autre ne me paraissent prétendre LA vérité ! D'autre part, leur réputation n'est pas surfaite : leur approche du public et leur science de la science sont étroitement liées.
-
Extraits
Depuis que j'ai été nommé neuropsychiatre d'un hôpital général, je baigne dans les délires des insuffisants rénaux, dans l'agressivité des hypoglycémiques, dans la dépressions des circulatoires, l'hystérie des porphyriques, l'onirisme des pulmonaires et l'hallucination des cancéreux.
Tous les matins j'ai vécu la parabole de l'éléphant.
Longtemps, j'ai cru que la folie ne guérissait jamais. Puis, dès que j'ai mieux compris, j'ai cru que la folie n'existait que par la vertu de ceux qui l'inventaient, malades et soignants. Puis on m'a dit que la folie constituait un fait anthropologique.
A moins que la folie ne soit un fait bien naturel.
Les animaux rêvent. Les poules, les reptiles, les mammifères rêvent. Le rêve est d'abord un phénomène bioélectrique avant de se prêter à l'interprétation des prêtres, des diseuses de bonne aventure et des psychanalystes.
Les animaux peuvent devenir confus d'émotion au point d'en perdre la tête, de se blesser par désadaptation au monde réel ou de chercher à se tuer. Ils peuvent halluciner, manifester des comportements de recherche d'objets invisibles, de frayeur devant un ennemi imaginaire, ou bien de combat envers un agresseur absent.
Dès qu'apparaît la relation affective, ils peuvent s'attacher, haïr, s'angoisser par la perte de l'objet d'amour, se déprimer et mourir de ne pas aimer. Ils peuvent se névroser lorsqu'une aventure traumatisante se conjugue avec un stade de leur maturation physiologique, lorsque leur histoire personnelle rencontrer leur neurologie pour créer une aptitude relationnelle.
Mais en milieu naturel, lorsque l'animal connaît une souffrance psychique momentanée ou répétitive, les circonstances l'éliminent rapidement. Alors que l'humain fou, tordu ou anxieux, lui, sait qu'il souffre et craint la folie. Parfois il parvient même à transformer cette souffrance en beauté et à enrichir d'autres humains.
Les animaux m'apprennent que la folie est un fait naturel.
C'est la conscience de la folie et ses avatars culturels qui la transforment en fait anthropologique.
Les animaux qui souffrent ne connaissent que la souffrance sans sens. Pour survivre, ils n'ont pas besoin de donner un sens à leur vie. Il leur suffit de régler le problème du temps et de l'espace présent pour vivre en paix, équilibrés. Mais l'humain, dès qu'il a réglé ces impératifs organiques, doit en plus donner un sens à son monde sous peine de se retrouver repu, apaisé, équilibré et désespéré. L'animal évolue parce que ses forces intérieures subissent les pressions du milieu qui le façonne. Alors que l'homme façonne le milieu qui le façonne. Il marque son empreinte dans le milieu dont il reçoit les empreintes. Par ses créations techniques, sociales et spirituelles, il forme et déforme le milieu qui le forme et le déforme.
Freud avait évoqué ces deux blessures narcissiques que la science avait infligées à l'amour-propre des humains : "la première lorsque Copernic a montré que la Terre n'était pas le centre de l'univers, mais un point minuscule dans un système de monde [...] La seconde quand la biologie a dérobé à l'homme le privilège d'avoir fait une création particulière et mis en évidence son appartenance au règne animal".
Les animaux nous apprennent que le monde humain, sans cesse inventé, restera sans cesse à inventer. C'est dans ce travail de création que réside notre transcendance et notre aptitude à la folie. Car la folie, c'est peut-être le prix de notre liberté.
Il y a mille manières d'être normal. Et pour souffrir d'exister j'en connais cent mille. Le mot "folie" nomme ces cent mille souffrances.
Alors de quoi parle-t-on ?
Il nous faudrait l'aide des animaux pour comprendre un peu mieux les humains et faire exister quelques uns de leurs mondes psychiques infiinis.
Mais à peine ont-ils permis aux animaux d'accéder à leur culture que des hommes trop pressés les ont engagés dans leurs troupes idéologiques.
Il n'y a déjà plus d'animaux innocents.
-

Extraits
-
Lorsqu'on fonctionne en cabinet de ville, on est tellement frappé par l'efficacité des médicaments qu'on a envie de militer pour la chimiothérapie. Mais parfois on obtient des succès psychothérapiques qui donnent envie de chanter les louanges de la psychanalyse. Il y a quelques années, j'étais convaincu que les travaux qu'on pouvait lire sur les manifestations psychiatriques des maladies organiques du sang, du collagène ou des poumons n'évoquaient ces rares manifestations psychiques que pour justifier un fantasme organiciste.Depuis que j'ai été nommé neuropsychiatre d'un hôpital général, je baigne dans les délires des insuffisants rénaux, dans l'agressivité des hypoglycémiques, dans la dépressions des circulatoires, l'hystérie des porphyriques, l'onirisme des pulmonaires et l'hallucination des cancéreux.
Tous les matins j'ai vécu la parabole de l'éléphant.
Longtemps, j'ai cru que la folie ne guérissait jamais. Puis, dès que j'ai mieux compris, j'ai cru que la folie n'existait que par la vertu de ceux qui l'inventaient, malades et soignants. Puis on m'a dit que la folie constituait un fait anthropologique.
A moins que la folie ne soit un fait bien naturel.
Les animaux rêvent. Les poules, les reptiles, les mammifères rêvent. Le rêve est d'abord un phénomène bioélectrique avant de se prêter à l'interprétation des prêtres, des diseuses de bonne aventure et des psychanalystes.
Les animaux peuvent devenir confus d'émotion au point d'en perdre la tête, de se blesser par désadaptation au monde réel ou de chercher à se tuer. Ils peuvent halluciner, manifester des comportements de recherche d'objets invisibles, de frayeur devant un ennemi imaginaire, ou bien de combat envers un agresseur absent.
Dès qu'apparaît la relation affective, ils peuvent s'attacher, haïr, s'angoisser par la perte de l'objet d'amour, se déprimer et mourir de ne pas aimer. Ils peuvent se névroser lorsqu'une aventure traumatisante se conjugue avec un stade de leur maturation physiologique, lorsque leur histoire personnelle rencontrer leur neurologie pour créer une aptitude relationnelle.
Mais en milieu naturel, lorsque l'animal connaît une souffrance psychique momentanée ou répétitive, les circonstances l'éliminent rapidement. Alors que l'humain fou, tordu ou anxieux, lui, sait qu'il souffre et craint la folie. Parfois il parvient même à transformer cette souffrance en beauté et à enrichir d'autres humains.
Les animaux m'apprennent que la folie est un fait naturel.
C'est la conscience de la folie et ses avatars culturels qui la transforment en fait anthropologique.
Les animaux qui souffrent ne connaissent que la souffrance sans sens. Pour survivre, ils n'ont pas besoin de donner un sens à leur vie. Il leur suffit de régler le problème du temps et de l'espace présent pour vivre en paix, équilibrés. Mais l'humain, dès qu'il a réglé ces impératifs organiques, doit en plus donner un sens à son monde sous peine de se retrouver repu, apaisé, équilibré et désespéré. L'animal évolue parce que ses forces intérieures subissent les pressions du milieu qui le façonne. Alors que l'homme façonne le milieu qui le façonne. Il marque son empreinte dans le milieu dont il reçoit les empreintes. Par ses créations techniques, sociales et spirituelles, il forme et déforme le milieu qui le forme et le déforme.
Freud avait évoqué ces deux blessures narcissiques que la science avait infligées à l'amour-propre des humains : "la première lorsque Copernic a montré que la Terre n'était pas le centre de l'univers, mais un point minuscule dans un système de monde [...] La seconde quand la biologie a dérobé à l'homme le privilège d'avoir fait une création particulière et mis en évidence son appartenance au règne animal".
Les animaux nous apprennent que le monde humain, sans cesse inventé, restera sans cesse à inventer. C'est dans ce travail de création que réside notre transcendance et notre aptitude à la folie. Car la folie, c'est peut-être le prix de notre liberté.
Il y a mille manières d'être normal. Et pour souffrir d'exister j'en connais cent mille. Le mot "folie" nomme ces cent mille souffrances.
Alors de quoi parle-t-on ?
Il nous faudrait l'aide des animaux pour comprendre un peu mieux les humains et faire exister quelques uns de leurs mondes psychiques infiinis.
Mais à peine ont-ils permis aux animaux d'accéder à leur culture que des hommes trop pressés les ont engagés dans leurs troupes idéologiques.
Il n'y a déjà plus d'animaux innocents.
-
Plus nous grapillons quelques vérités, plus nous perdrons le vert paradis de nos certitudes. Le jour où l'on comprendra qu'une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et humiliés par nos rires.-

Publicité