APERçU, et pas vraiment drôle
Silhouette affaissée, de taille moyenne voire petite. Cheveux en bataille, genre rarement coiffés. Barbe sans cesse naissante, genre mal rasée. La peau grise, la lippe pendouillante depuis une bouche bée, l'oeil torve, nez plongeant et menton fuyant. René marche à petits pas hésitants, rapprochés, scrutant un vague lointain au-dessus de lunettes minuscules qui lui donnent un faux-air intello. Avec cette expression d'absence et une allure piètrement saccadée, on dirait un automate. Pas une de ces mécaniques mal huilées, plutôt un de ces saltimbanques qui arpentent parfois les rues en jouant l'automate. La différence qui met mal à l'aise, c'est que René ne fait pas semblant.
De ma fenêtre, j'ai une vue imprenable sur la cour d'une maison de retraite où il séjourne depuis quelques années. Grâce à la loi récente sur l'interdiction de fumer dans les lieux publics, chaque matin, j'entends René qui vient s'asseoir sur un des bancs de la cour. Non pas que son pas soit à ce point pesant et bruyant, c'est simplement qu'il a de longues quintes de toux annonciatrices. Une toux grasse, écoeurante et usante. J'imagine bien, comme il est très tôt, qu'il se précipite là après avoir avalé son petit déjeuner, pour avoir sa première dose de nicotine.
Un fumeur, un dur de dur, un vrai, qui brave toutes les météos et l'isolement. Il tient sa cigarette blonde entre les doigts tendus, paume presque ouverte. Il fume à gigantesques bouffées. Cela lui creuse tellement les joues qu'on ne sait plus si c'est lui qui aspire la fumée ou si c'est elle qui l'avale.
Il fume avec le plaisir frénétique d'un toxicomane en manque, dans les délices brouillasseux d'une addiction assouvie. Je jurerais qu'il pourrait allumer deux, voire trois, de ces tubes fumigènes à la suite l'un de l'autre, pour être enfin rassasié.
Tout au bonheur de sa tabagie, il est posé sur à peine deux lames de bois, près de la porte, pressé de fumer, pressé de rentrer aussi. Il va à l'essentiel.
Préalablement à cette avant-dernière station que l'on n'appelle plus "hospice", René était une figure connue des bars environnants, communément raillé par les clients aussi habitués que lui. On disait en plaisantant que l'abus de grenades lacrymo l'avait abruti. A moins qu'il n'ait pris trop de coups sur la tête en bataillant lors de manifs. Et lui, le CRS, protestait avec un sérieux épais, racontant les journées de travail que lui imposait son rôle important...
Aujourd'hui, une pathologie dégénérescente s'est confirmée (il lui arrive parfois d'être victime de malaises qui le font chuter). Il ne fait plus de mal qu'à lui-même. Et il ne fait plus rire personne, Il ne fait plus peur non plus. Quoique, involontairement...
