UNE PETITE FLEUR A FANE
Je la revois parfois, en mémoire. Je me souviens de sa menue silhouette, de ses mains dans le dos tandis qu’elle marchait. Je me rappelle son chignon blanc, impeccablement tenu, témoin d’une coquetterie discrète. Je revois le long tablier de coton sombre noué par-dessus la robe noire.
Elle avait cette démarche tranquille que donnent les rues maintes fois arpentées.
Pleine de charmes, elle ravissait les regards qui la croisaient. Sa personne tout entière dégageait une humilité poignante, une dignité certaine et une grâce innocente. Et puis un sourire, au bord des lèvres comme au fond des yeux, qui éclairait son fin visage où les rides confinaient à une élégante noblesse naturelle.
Toute petite, l’air fragile, elle pétillait si doucement qu’on avait immédiatement envie de lui prendre le bras pour l’accompagner et l’entendre raconter des histoires d’avant…
Elle l’aurait fait avec plaisir et retenue, de cette voix sourdement ténue et surprenante que je lui ai connue.
A la réflexion, je pense qu’une telle façon de s’exprimer traduisait une gêne provoquée par l’absence de quelques dents. Ce même vide qui donnait une tonalité particulière aux mots prononcés, un très léger chuintement qui obligeait à tendre l’oreille davantage encore. Moi, je ne l’en trouvais que plus touchante.
Elle était la plus jolie grand-mère que j’aie jamais vue, au point que j’avais saisi la première occasion de lui adresser la parole.
Nos brèves et ponctuelles discussions n’ont pas vraiment permis de dépasser la simple courtoisie, mais à chaque rencontre, nous nous saluions avec plaisir en échangeant un peu plus que des banalités.
Un jour, j’ai pu lui dire comme je la trouvais belle ; elle m’avait remerciée, confuse et m’avait alors complimentée sur ma longue chevelure qui permettait bien des coiffures, ce qu’elle faisait étant plus jeune. J’avais répondu que j’étais incapable de confectionner un aussi adorable chignon que le sien…
Une autre fois, je m’étais inquiétée de la voir dehors à l’heure où la canicule est la plus redoutable, mais elle m’avait confié qu’elle aimait ça, la chaleur, le soleil, qu’elle avait l’habitude…
Nous parlions légèrement, de petits riens qui faisaient tout bonnement du bien.
Même si en vérité je ne l’ai jamais remarqué, je me plais à croire qu’elle sentait la lavande, par petites gouttes imprégnées sur un mouchoir de tissu.
Puis le temps lui a voûté le dos en grignotant progressivement son équilibre et son indépendance. Elle ne sortait plus qu’avec une accompagnatrice à présent. Son sourire ne s’estompait pas mais s’affichait d’une manière plus convenue. Elle commençait à s’effacer…
Très rapidement me semble-t-il, elle a dû abandonner son domicile pour franchir l’étape fatidique, celle qui consiste à entrer en maison de retraite, là où sonne le glas de la vraie vie. Là où le contenu authentique d’une existence reste dehors comme une valise oubliée.
C’est à partir de ce moment que la petite fleur délicate a vraiment perdu ses pétales.
Je l’ai croisée à plusieurs reprises sans qu’elle me reconnaisse et cela m’avait serré le cœur. Le sourire était toujours là mais pour exprimer une errance, les yeux voyaient sans regarder. Ses jambes la portaient encore au gré des rues familières mais je frémis en pensant qu’elle marchait par pur conditionnement, comme jadis les chevaux attelés pouvaient rentrer seuls à l’écurie, après un trajet connu sur le bout des sabots…
Après avoir intégré l'institution, ma belle grand-mère avait malgré tout encore la possibilité de sortir et ne s’en privait pas. Quelque chose me dit même qu’elle se faufilait dehors dès qu’elle le pouvait. Le personnel était probablement trop occupé pour se soucier de ses escapades…
Je me souviens aussi l' avoir aperçue depuis ma fenêtre, à l’heure déserte de la sieste, quand chacun profite de la relative fraîcheur des logis. Elle semblait une petite tache noire écrasée de soleil et giflée par le mistral ; le désormais triste chignon était démis, quelques longues mèches blanches et fines voletaient follement. C'était comme si la mort balançait la lame de sa faux chauffée à blanc, envoyant un souffle âpre et violent pour déposséder la petite poupée flétrie.
Bientôt, elle ne résisterait plus.
Mais je garde en mémoire cette autre image terrible, et qui fût hélas la dernière. J’allais monter en voiture quand elle est apparue à l’angle de la rue, à quelques mètres de moi. Plus défaite encore que la fois précédente, les pieds en savate et la coiffure ruinée, elle s’est dirigée à l’entrée de l’impasse minuscule où court un ruisseau sous-terrain. Un regard de fonte permet de voir et entendre l’eau vive. Alors, celle que je considérais comme une icône angélique est venue se positionner au-dessus de la grille épaisse, a retroussé sa robe jusqu’à mi-mollets, et s’est soulagée, là, debout. Elle paraissait avoir fait ça toute sa vie…La petite flaque dégoulinant le long des jambes maigres et diaphanes est allée se noyer sous le bitume de la ville.
Par la suite, j’ai appris qu’en effet, il fût une époque où cela se pratiquait, cependant, je n'ai pas été convaincue de la ‘normalité’ de son attitude.
Elle était définitivement passée de l’autre côté, elle avait entamé son voyage sans retour.
Et moi, j’ai regretté que ma main n’ait jamais caressé sa joue.
